Dans le secteur des transports, suite aux différents décrets pris par le gouvernement en vue de viabiliser un tant soit peu ce secteur, importateurs, transporteurs et consommateurs ne cachent pas leurs inquiétudes.

Le gouvernement a pris, le 6 décembre 2017, deux décrets visant à favoriser le rajeunissement du parc auto de la Côte d’Ivoire et veiller au respect des règles en matière de pollution. La pilule ne passe toujours pas du côté des importateurs de véhicules d’occasion qui ne décolèrent pas malgré les mesures d’accompagnement annoncées par le ministre des Transports Amadou Koné. Cet aménagement vise à éviter que les importateurs de véhicules d’occasion et les particuliers voient leurs véhicules refoulés à l’entrée du territoire ivoirien.
L’échéance se situant au début du mois de mars, avec le délai de trois mois fixé pour l’entrée en vigueur des décrets, il ne reste que quelques semaines pour ceux qui ont importé des véhicules avant la prise de la décision pour remplir les formalités et rentrer en possession de leurs biens. À couteaux tirés avec le ministre Amadou Koné, les importateurs – qui pensent que la mesure vise à faire cesser leurs activités – profitent pour l’instant de ce sursis. Si le guichet unique automobile à Vridi où ils passent beaucoup de temps grouille de monde, l’atmosphère y est morose, le sujet sur toutes les lèvres rongées par l’incertitude. Impossible de convaincre quiconque qu’il continuera d’avoir des clients et qu’il pourra poursuivre ses activités, à condition de respecter les nouvelles dispositions arrêtées par l’État ivoirien.

Les nouvelles conditions d’importation des véhicules

Le premier décret dispose que l’âge d’importation des véhicules d’occasion est fixé à cinq ans pour les véhicules de type tourisme, c’est-à-dire les personnels, et pour ceux destinés à usage de transport en commun de type taxi. Pour les minicars de 9 à 34 places et les camionnettes allant jusqu’à 5 tonnes, l’âge limite d’importation est de sept ans, quand les cars de plus de 34 places peuvent aller jusqu’à dix ans, tout comme les camions de 5 tonnes.
Le second texte stipule pour sa part que la durée d’exploitation des véhicules affectés au transport public ou privé des personnes ou marchandises, ainsi que des véhicules d’occasion à usage de taxis, ne devra excéder sept ans. Les minicars de 9 à 34 places et les camionnettes allant jusqu’à 5 tonnes d’occasion : dix ans d’exploitation et les camions de plus de 10 tonnes : vingt ans. Les cars d’occasion de plus de 34 places pourront être exploités quant à eux sur une période de quinze ans.
Pour les véhicules actuellement en circulation, une période d’exploitation de dix ans a été fixée pour tout type de véhicule confondu. Durant cette période transitoire, le contrôle technique automobile sera renforcé et des opérations de retrait de la circulation des véhicules de transport les plus âgés auront lieu. Un arrêté interministériel fixera les tranches d’âge des véhicules concernés, précise Amadou Koné. Avant ces échéances, le gouvernement envisage d’instituer, en partenariat avec la Banque mondiale, une prime à la casse. L’objectif, c’est de sortir les véhicules usagés du circuit et faciliter aux propriétaires l’acquisition d’autres plus neuf et mieux adapté aux besoins de protection de l’environnement.

Rajeunir le parc auto et limiter les accidents de circulation

Le ministre des Transports, Amadou Koné, motive ces décisions par la nécessité de réduire significativement le nombre d’accidents de la route et lutter contre les gaz polluants qui nuisent tant à la santé qu’à l’environnement. Les statistiques de la Société ivoirienne de contrôle automobile (Sicta) révèlent que «75% du parc automobile en Côte d’Ivoire ont un âge au-dessus de seize ans, et plus de 15%, surtout des camions, ont plus de vingt et un ans d’âge.» Des données qui plaident en faveur du gouvernement, soucieux de «créer les conditions d’un service de transport public ou privé de personnes ou de marchandises plus sûr et plus confortable pour les usagers et qui soient en harmonie avec les objectifs de développement durable».
Ces mesures sont saluées par les concessionnaires automobiles qui ont très tôt interpellé le gouvernement sur la nécessité de limiter l’âge des véhicules qui doivent rentrer en Côte d’Ivoire. Ils ont ainsi obtenu gain de cause. Mieux, là où le directeur des opérations du concessionnaire ATC Comafrique, Chris Ndala, proposait de limiter l’âge des véhicules d’occasion importés à «sept ou huit ans au plus», le gouvernement est descendu jusqu’à cinq ans. «Avec des véhicules de quinze ans, c’est l’environnement qui est tout le temps pollué, ce sont des maladies», avait-il interpellé lors de la présentation, en septembre 2017, du véhicule Nissan Kicks.

Les importateurs envisagent d’attaquer le décret

À l’opposé, l’amertume est grande dans le camp des importateurs de véhicules d’occasion. «S’il faut attendre six mois pour vendre un véhicule, nous disons que c’est une manière de nous contraindre à cesser l’activité. Très peu de personnes en Côte d’Ivoire peuvent s’offrir des véhicules de cinq ans que nous faisons venir sur commande. Ce sont des milliers de personnes qui vont se retrouver à la rue : importateurs, transitaires, coursiers, vendeuses, etc.», tempête Konan Henri, le président de la Fédération des syndicats d’importateurs de véhicules d’occasion de Côte d’Ivoire (FSIVOCI). «L’impact de ce décret sur nos chiffres d’affaires est énorme», regrette l’importateur.
Il souligne que la Sicta va connaître nécessairement une baisse d’activités qui pourrait être préjudiciable à l’État qui perçoit, à travers Côte d’Ivoire Logistique, redevances et droits. Aussi, les douanes ivoiriennes – qui ont mobilisé 85 milliards FCFA en 2016 au titre de l’importation véhicules d’au moins dix ans constituant 75% des opérations – devraient mobiliser nettement moins de ressources cette année. Alors que les véhicules de cinq ans ou moins n’avaient rapporté que 6 milliards FCFA au cours de cette même année. «Un véhicule de cinq ans, c’est au moins 9 millions FCFA, voire plus qu’il faut débourser», fait remarquer l’opérateur économique qui soupçonne l’État d’enlever à une catégorie d’Ivoiriens le droit de posséder un véhicule souvent indispensable pour mener leurs activités.
Dans la forme, le président des importateurs reproche au ministre des Transports de s’être accaparé un dossier qui relève de la compétence du ministère du Commerce, par ailleurs président du comité de suivi de l’importation des véhicules usagés. Avec ce ministère, explique Konan Henri, des discussions ont été engagées sur la question, des accords trouvés. Vu ces manquements dans la prise de décision, et tenant compte de l’impact négatif que ces décisions auront sur la vie de milliers d’Ivoiriens, les importateurs se réservent «le droit d’attaquer les décrets controversés». Mais pour l’instant, Konan Henri et ses confrères interpellent le chef de l’État qu’ils invitent à s’intéresser à ce dossier dans lequel «trop de contrevérités ont été dites».

D’autres mesures d’accompagnement s’imposent

À l’analyse, si les mesures prises par l’État sont salutaires pour préserver les vies humaines et offrir un mieux-être aux populations, il faut éviter que perdure le sentiment que l’on enlève à une frange importante de la société le droit de s’offrir un véhicule. C’est pourquoi l’État doit songer dès maintenant à des solutions pour faire baisser les coûts des véhicules âgés de cinq ans tout au plus. Il est clair que celui qui pouvait s’offrir un véhicule à 3 millions FCFA pour ses activités ne pourra plus y prétendre. Il devra économiser trois, voire quatre ou cinq fois plus pour y arriver. On ne pourra donc nier que cette mesure accentue la cherté de la vie en réduisant considérablement le pouvoir d’achat. La solution passe par des mesures d’accompagnement dont l’une, très attendue, devrait consister à réduire les droits et taxes multiples qui alourdissent les frais de dédouanement des véhicules importés. Si cela est fait, les ports ivoiriens connaîtront un regain d’activités qui témoignera de leur compétitivité. Ainsi, d’une pierre deux coups, l’État aurait résolu plusieurs problèmes. Les préoccupations des importateurs, des transporteurs et des populations devraient en tout cas trouver réponse dans une telle mesure.

Emmanuel Akani